Le Val d’Arenc, sur le front du changement climatique

Ici, à flanc de coteaux sculptés par le vent, la vigne du Val d’Arenc regarde la Méditerranée dans les yeux. Mais ces dernières années, le climat lui-même semble vouloir rebattre les cartes : des étés implacables, des sécheresses plus longues, des précipitations plus erratiques. Sur ce terroir taillé dans la pierre, où chaque cep paraît puiser une énergie ancestrale, les vignerons observent et s’adaptent, parfois en se tournant vers des cépages dont on avait oublié la pertinence, ou en adoptant de nouveaux venus dotés d’étonnantes ressources.

Sur Bandol et ses environs, première zone viticole des Bouches-du-Rhône à s’identifier à son cru dès 1941 (source : CIVP), la mutation climatique n’est plus une perspective abstraite : elle façonne déjà les profils de vin, accélère la maturité des raisins, questionne la pérennité du Mourvèdre, roi des lieux mais parfois vulnérable. Face à cette équation, la revalorisation de cépages traditionnels oubliés ou l’adoption de nouvelles variétés résistantes s’imposent comme des solutions concrètes et passionnantes.

Quels sont les effets concrets du changement climatique sur la vigne bandolaise ?

  • Avancée du calendrier des vendanges : En soixante ans, la date moyenne des vendanges s’est avancée de deux à trois semaines, un signe indéniable du réchauffement (source : INRAE 2022).
  • Hausse des degrés alcooliques : Sur Bandol comme ailleurs, la richesse en sucre des raisins augmente, avec des titrages dépassant régulièrement 14,5°. Le risque : perdre la fraîcheur caractéristique, voir les équilibres aromatiques dérivés de la surmaturité.
  • Stress hydrique : L’allongement des épisodes secs met à rude épreuve les vignes, en particulier celles plantées sur restanques caillouteuses, typiques du Val d’Arenc. Certaines variétés résistent mieux en profondeur, d’autres fléchissent.
  • Pression accrue des maladies : Oïdium, esca, grillure… Si certaines maladies reculent avec la chaleur, d’autres gagnent du terrain dans des vignes fragilisées.

Devant ces défis, la diversité ampélographique devient un atout vital.

Cépages méditerranéens : des racines et de l’avenir

Dans ce concert, ce sont les cépages qui ont grandi sous ce soleil qui démontrent, logiquement, la meilleure endurance. Leur rusticité, leur capacité à supporter la soif, leur feuillage capable de s’adapter à la lumière, font aujourd’hui figure d’exemple pour l’ensemble du vignoble français. Voici les variétés qui tirent leur épingle du jeu autour de Bandol.

Mourvèdre : force et fragilité d’un cépage phare

Le Mourvèdre reste l’icône indétrônée du cru Bandol. Haut perché (et capricieux), il excelle par la profondeur de ses tanins et son aptitude à la garde. Mais il demande chaleur et soleil pour mûrir. Sa peau épaisse et sa croissance lente lui confèrent une bonne résistance à la chaleur et au stress hydrique, mais quand l’eau se fait really rare, il ralentit, peine à atteindre la pleine maturité, et laisse parfois aux vignerons une vendange acide et végétale ou, à l’inverse, surmûre.

  • Résistance : Bonne à la sécheresse, sensible au vent fort.
  • Innovation : Adoption de porte-greffes mieux adaptés à la sécheresse ou à la salinité.

Cinsault et Grenache : les compagnons fidèles

  • Cinsault : Sa souplesse de tannin, son aptitude à supporter la chaleur sans perdre d’acidité, en font un excellent allié — notamment dans les rosés. Le Cinsault continue d’être replanté autour d’Arenc pour maintenir l’équilibre, particulièrement dans les années extrêmes.
  • Grenache : La solidité de son tronc, sa vigueur, son aptitude à traverser les chaleurs en gardant un fruit éclatant en font également un pilier. Il devient parfois l’épine dorsale des assemblages, notamment pour les rouges de table, un peu plus accessibles.

Cependant, ces cépages iconiques ne suffisent plus à relever seuls le défi. L’ouverture vers d’autres variétés s’impose.

Les cépages résistants émergents déjà plantés ou (ré)introduits

À l’heure où la recherche scientifique (INRAE, IFV, CIVP) s’intéresse activement à l’adaptation du vignoble, plusieurs solutions se dessinent autour du Val d’Arenc. Ici, la tradition sait ménager des surprises et les restanques recèlent plus de diversité qu’on ne le croit.

Retour en grâce des anciens cépages locaux

Quelques vignerons, arpentant les vieilles parcelles, redécouvrent et remettent au jour des cépages presque oubliés qui, adaptés par siècles de sélection, démontrent une grande résilience.

  • Carignan : Cépage longtemps jugé rustique et productif à l’excès, il retrouve ici un second souffle. Adapté à la sécheresse, il offre des arômes d’épices, une énergie naturelle, et conserve une certaine acidité dans les millésimes chauds. Aujourd’hui, il entre dans des assemblages où il tempère la puissance du Mourvèdre.
  • Clairette : Souvent associée aux blancs ou aux rosés, cette ancienne varité provençale multiplie les parcelles expérimentales, notamment sur les zones caillouteuses. Sa résistance à la chaleur et sa neutralité aromatique permettent des assemblages subtils.
  • Tibouren : Ce cépage emblématique de la région toulonnaise, rare et complexe, résiste remarquablement bien à la sécheresse. Son profil délicat — arômes de garrigue et de fruits rouges frais — accompagne de plus en plus de rosés haut de gamme.

Expérimentations sur de nouveaux cépages : les variétés résistantes “hors-canon”

Depuis 2018, l’INAO autorise l’introduction expérimentale de cépages dits “d’adaptation”, souvent venus d’autres régions méditerranéennes (Espagne, Italie, Grèce) ou issus de programmes de sélection en France.

Cépage Origine Atout principal Situation autour du Val d’Arenc
Touriga Nacional Portugal Grande résistance à la sécheresse, profil aromatique intense Peu introduit, projets pilotes sur la Sainte-Baume
Assyrtiko Grèce (Santorin) Haute tolérance au sel, maturité tardive, forte acidité Expérimentation confidentielle, testé sur les restanques côtières
Alicante Bouschet France/Espagne Teinturier, bonne résistance à la chaleur, bon rendement Quelques essais chez des domaines innovants du Var
Piquepoul Noir Sud de la France Résiste bien à la chaleur, arômes vifs, acidité préservée Premières replantations sur Cailloux du Plan du Castellet
Marselan France (croisement) Résiste aux maladies et à la sécheresse Intégré discrètement dans certains assemblages du secteur Sud de Bandol

À la marge, des vignerons expérimentent également les résistants interspécifiques (hybrides obtenus par croisement avec des vignes américaines ou asiatiques), mais pour le moment, ils restent très rares dans l’aire Bandol, où la tradition prime.

Techniques et nouvelles approches : la lutte intégrée pour la résilience

Le renouveau de l’encépagement ne fait pas tout. Le Val d’Arenc se distingue aussi par l’intégration habile de pratiques culturales adaptées aux nouveaux défis.

  • Complantation : Replanter plusieurs cépages en même temps dans un même rang, héritage du passé, permet de lisser les écarts climatiques et de favoriser la biodiversité.
  • Gestion de la canopée : Adapter la hauteur des rangs, le rognage, laisser une partie du feuillage pour protéger les baies de la brûlure directe.
  • Travail du sol minimal : Éviter de casser la structure du sol afin de garder au maximum l’humidité lors des longues périodes sèches.

Enfin, la conservation de vignes très anciennes (“vieux pieds”), souvent plantées avant les années 1950, prolonge la mémoire et le génie du lieu. Ces ceps sont de véritables sentinelles climatiques : leur enracinement profond les rend résilients, leur diversité génétique un rempart naturel.

La parole aux vignerons : récits du Val d’Arenc

De Castellet à la Cadière, de Bandol à Evenos, les vignerons innovants cultivent l’art du possible. Certains domaines historiques, à l’instar du Château Pradeaux ou du Domaine de la Bégude, ont expérimenté la replantation de Tibouren et de vieux Carignan. D’autres, plus jeunes, osent l’introduction parcellaire de Marselan ou d’Alicante. Beaucoup placent leurs espoirs dans le Mourvèdre, mais admettent aussi la nécessité de penser à “l’après”. Le salut viendra-t-il d’un retour à la diversité ?

Un vigneron du Plan du Castellet confiait récemment à la Revue du Vin de France que sur 2022, l’un des millésimes les plus secs, c’est une vieille parcelle de Carignan plantés entre les pierres qui avait le mieux résisté, préservant son acidité là où le Grenache avait souffert d’un coup de chaud. (source : RVF sept. 2022)

D’autres témoignent de l’enthousiasme qui accompagne chaque micro-récolte d’un nouveau cépage, bien loin de la traditionnelle “uniformité” des grands marchés internationaux du vin.

Équilibre, identité et avenir : la voie bandolaise

À l’heure où la course à la résistance s’accélère, le Val d’Arenc illustre ce dialogue permanent entre héritage et innovation. Plutôt que de céder aux sirènes de la monoculture industrielle, la filière s’ancre résolument dans la recherche d’un équilibre dynamique. Préserver le Mourvèdre, sans s’y enfermer ; accueillir de nouveaux cépages, mais sans renier le style méditerranéen — telle est la ligne de crête.

L’observation, l’expérimentation, la diversité et l’humilité guident aujourd’hui les choix ampélographiques. Peut-être que dans vingt ans, quelques rangs de Touriga Nacional, d’Assyrtiko ou de Piquepoul noir, voisins des vieux Mourvèdre, traceront une nouvelle facette de l’identité bandolaise. Les vins du Val d’Arenc, tout en résistance, livreront alors un récit de ce dialogue incessant avec la terre, le soleil et le vent.

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